Territoire Culturel

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Herboristerie autochtone

Introduction

Par herboristerie traditionnelle autochtone, nous entendons l'ethnobotanie des Premières Nations du Canada, soit l'étude des plantes du point de vue de leurs usages médicinaux dans le contexte de ces cultures spécifiques et de leur environnement. Cette discipline, qui fait un lien entre la botanique, l'anthropologie, la phytochimie, la sociologie, la médecine et l'agriculture, étudie comment les plantes sont utilisées non seulement d'un point de vue alimentaire, mais aussi pour la fabrication d'abris, la médecine traditionnelle, l'habillement, la chasse et les cérémonies religieuses. Sur le plan culturel, comme sur le plan scientifique, elle est par nécessité multidisciplinaire. L'ethnobotanie tient compte en effet des facteurs humains autant qu'environnementaux pour saisir non seulement les usages et les effets attribués aux plantes, mais aussi le contexte dans lequel elles sont utilisées, et leurs répercussions sur le groupe ou la communauté.

Depuis toujours, les peuples ont utilisés les plantes pour leurs vertus médicinales. Les dizaines de milliers d'usages des plantes n'ont toujours pas été totalement explorés encore, bien que l'intérêt de l'homme pour celles-ci remonte à l'origine des temps, de même que la croyance en leurs propriétés curatives qui perdure d'un continent à l'autre.

Si la médecine et la botanique ont toujours été proches, c'est que la botanique, à l'origine, traduit l'intérêt des hommes à trouver des plantes qui puissent les soigner. De nos jours, la plupart des médicaments sont dérivés de sources végétales ; jusqu'à une époque récente, les apprentis-pharmaciens étaient tenus d'appréhender le monde des plantes, tandis que les médecins étaient orientés vers l'étude des plantes en tant que remèdes. Peu à peu, les médicaments de synthèse vinrent à remplacer la plupart des médicaments naturels dans les pays industrialisés, le plus souvent pour des raisons de rentabilité, mais aussi, dans une certaine mesure, d'efficacité, la reproduction à grande échelle d'un échantillon produit industriellement facilitant sa distribution. L'intérêt des chercheurs se déplaça alors de la nature aux laboratoires, et le développements accéléré des technologies accentuant ce phénomène, on perdit de vue, au moins jusqu'au début des années 90, l'intérêt plusieurs fois millénaires accordé aux seules plantes, ainsi que les connaissances leur étant associées, le plus souvent reléguées au rang de folklore indigène, de sorcellerie ou même de superstition.

Mais une quantité immense de plantes reste à être étudiée. Particulièrement dans les régions du monde où la recherche pharmaceutique et industrielle est faible ou quasiment inexistante. Les savoirs, jusqu'ici, se sont malgré tout transmis pendant des milliers d'années au sein même de ces cultures, transpirant très peu à l'extérieur. En raison de la difficulté même d'accès à ces connaissances, celles-ci furent souvent conservées par des "medecine-men" ou des chamans, ou encore par des herboristes et des sages-femmes indigènes. Elles restent donc souvent fort méconnues, bien qu'actuellement, en raison du développement non maitrisé des recherches sur les OGM (organismes génétiquement modifiés), certaines multinationales sans scrupules n'hésitent pas à organiser de véritables razzias sur ces connaissances, descendant au coeur des villages les plus reculés pour recueillir les derniers savoirs autochtones intacts depuis des millénaires et, ajouterons-nous, se les approprier en les classifiant et en les exploitant commercialement en s'en octroyant la propriété intellectuelle et l'exclusivité. N'était-ce le danger de voir ces connaissance disparaitre du "domaine public", ou tout au moins communautaire, au profit de la recherche industrielle et la commercialisation d'applications pharmaceutiques ou agricoles devenues inaccessibles par la suite à ces populations consultées, on pourrait louer cet effort gigantesque de compilation exhaustive. Malheureusement, il est effectué le plus souvent en dehors d'institutions régissant la protection de ces sources inestimables de savoir, et sans l'approbation ou le contrôle des populations indigènes. Aussi, c'est avec la plus grande prudence que nous feront allusion ici aux trésors de l'ethnobotanie autochtone de notre région : ne seront exposés que des exemples déjà transmis depuis longtemps aux observateurs des temps modernes, afin que ne soit pas rompu le lien entre la source de la connaissance et la culture qui en est le dépositaire. Nous le croyons fermement, les peuples autochtones et eux seuls sont les gardiens de cet héritage unique, propre à chaque culture. Non seulement les savoirs traditionnels, mais aussi la conservation de la variété des espèces en dépendent : à une époque d'extinction rapide des ressources naturelles, mais aussi des héritages culturels menacés, il revient à chacun de contribuer à la sauvegarde et à la transmission de notre patrimoine commun, qui maintient une fois de plus de façon indissociable le lien entre nature et culture.

Caractéristiques de l'approche autochtone en herboristerie

Ce qui pourrait caractériser de prime abord l'approche des autochtones vis-à-vis des plantes, et des aliments traditionnels en général, c'est une attitude profondément attentive aux qualités intrinsèques de ceux-ci, leur reconnaissant un intérêt qui n'est pas fondé sur leur seule valeur de consommation (alimentaire, satisfaction immédiate ou apport calorique - qui est le propre des sociétés contemporaines, dont les critères se définissent surtout comme une recherche individuelle de bien-être immédiat dans un rapport qualité-prix fonctionnel) mais qui prend en compte l'utilité même d'une plante, à savoir que celle-ci est en elle-même un médicament, dès lors qu'on en connait les usages et qu'on la consomme de façon appropriée. Cette attention extrème aux présupposés décelables en chaque plante rendent toutes les opérations qui la concernent infiniment plus subtiles et délicates : de la cueillette à la repollinisation, de la macération à la dégustation, de la préparation à l'administration, toutes les étapes entourant la prise en compte d'une plante dans un but recherché, sont empruntes d'une vigilance particulière, laquelle va souvent de pair avec un respect quasi sacré, pour ne pas dire profondément spirituel, envers la plante elle-même, l'environnement qui l'a fait naître, et les usages qu'on peut en tirer.

Ainsi, beaucoup de plantes, et de boissons à base de plantes sont ingérées à titre préventif, car l'approche autochtone ne se contente pas seulement de soigner et de guérir : mieux, elle travaille toujours en amont, soit à prévenir les maux possibles, par des usages et des précautions thérapeutiques ancestraux, ce en quoi elle devance la plupart des médecines dites modernes, de façon beaucoup plus probante quand on considère que ces connaissances ainsi appliquées en amont, saisons après saisons, et générations après générations, évitent le plus souvent aux individus d'exposer leur fragilité potentielle aux perturbations d'un déficit de santé. Cette vigilance, elle-même rendue nécessaire sur le terrain par un climat des plus extrèmes, prend en compte à la fois les cycles nécessaires, le caractère saisonnier de toute activité, mais aussi de toute floraison et de toute récolte. Les plantes ont toutes une saison plus propice qu'il importe de connaître et de respecter, afin d'en recueillir les bénéfices maximums. C'est ainsi que la cueillette est tout particulièrement un "signe des temps", c'est-à-dire du moment opportun, tant pour la plante elle-même, plus favorable selon l'époque ou l'heure de la journée où on la prélève, que pour le cueilleur, qui peut mieux l'approcher, selon les conditions météorologiques et climatiques, puisqu'il y a souvent de longues distances à parcourir, ou des obstacles à franchir pour s'approcher de tel ou tel spécimen, pour en recueillir une partie souterraine ou apparente, pour en prélever des échantillons sans mettre en danger un habitat spécifique.

S'ajoutent parfois à ces facteurs des données non scientifiques, mais qui peuvent reposer sur une tradition à la fois culturelle et empirique, le tout ayant fait ses preuves : par exemple, chez les Naskapi, le printemps est privilégié pour la cueillette des plantes, saison de prédilection puisqu'elle correspond au renouveau de la végétation, à la renaissance, à la croissance sous toutes ses formes, tant sur le plan biologique que symbolique. Cette saison annonce le retour de la fertilité, donc de la santé et de l'éclosion des espèces les plus nombreuses. Chez d'autre peuples, comme les Algonkins, les plantes périssables sont collectées en toutes saisons, selon les besoins et l'importance de la communauté, au vu d'une logique qui veut, avec raison, que les maladies puissent se déclarer à tout moment, et qu'il faille se déplacer très souvent (pour suivre le gibier par exemple), donc emporter avec soi les ressources curatives en tout lieu. Chez les Atikamekws et de nombreuses autres nations de l'Est du Canada, le printemps seul permet la collecte d'eau de bouleau, qui permet de purifier le corps des toxines et des graisses accumulées pendant l'hiver. Tout comme pour la collecte de la sève d'érable, il y a un moment exact où il convient de recevoir tel ou tel don de la nature.

Plus encore, l'herboristerie autochtone démontre que ce n'est pas une, mais très souvent plusieurs plantes qui sont connues pour soigner chaque type d'affection. Les vertus curatives ne se limitent pas à une seule espèce ou catégorie de plantes, et les parties de ses plantes, clairement identifiées, livrent elles-mêmes des réponses différentes selon qu'on en utilise, dans des cas différents, les feuilles, les fleurs, les tiges, les racines ou les fruits, entiers, broyés, séchés, macérés, en infusion ou en décoction, purs ou dilués. Telle plante, tel le Quatre-Temps, procure du thé au printemps, puis des fruits durant l'été. Telle autre, comme la Savoyane, donne à la fois ses feuilles et ses racines pour faire un certain type de tisane. Enfin, comme les humains ne sont pas les seuls bénéficiaires des richesses des plantes, une plante aussi répandue que le Bleuet nourrit à la fois les hommes et les ours, et certains oiseaux, à quelques semaines d'intervalle. La plante à fruit de la perdrix donne elle aussi du thé au printemps, des fruits en été et des vitamines aux volatiles sauvages quand viennent les premiers froids de l'automne.

En fin de compte, ces exemples confirment une fois de plus un autre trait important de l'herboristerie traditionnelle autochtone : ces savoirs sont cumulatifs sur des générations et des générations, ils ne se contentent pas de transmettre et de préserver des informations sur les plantes d'une saison à l'autre, mais aussi de maintenir et d'enrichir les savoirs sur leurs usages et leurs environnements respectifs. Une telle somme de connaissances est dynamique et change inévitablement peu à peu aussi au fil du temps, au sein d'un groupe particulier ou d'un groupe à l'autre, en fonction de l'évolution de la communauté mais aussi de son environnement. Les hommes, mais aussi les animaux, possèdent quelque chose de remarquable en commun à ce niveau-là, que les populations urbaines ont perdu, soit une compréhension profonde, en quelque sorte similaire de leur situation et des changements induits imperceptiblement par la nature, de même que les réactions de leurs congénères au fur et à mesure d'une adaptation inévitable et nécessaire. Mais là où les hommes diffèrent des animaux, et commencent à se démarquer dans un tout autre registre, c'est en ce qu'ils prévoient la domestication parfois nécessaire de certaines espèces, dont ils tendent à standardiser les procédures de reproduction, tandis que parallèlement s'établissent des critères de priorisation dans la recherche et la conservation. La nature échappe à la nature, elle est livrée aux mains de l'homme moderne...

Les premiers médecins et herboristes du continent

Pendant des siècles, les autochtones ont vécu une vie entièrement dépendante de leur environnement, ici la forêt boréale, le fleuve et les côtes nord-atlantiques. Selon les régions, ils se sont servis d'espèces sauvages et quand la saison le permettait, d'une variété florissante de gibier et de poisson. Des baies de toutes sortes étaient cueillies comme remèdes printaniers, pour des traitements spécifiques d'hémorragies ou comme tonifiants sanguins. Toutes sortes d'usages enrichissaient la panoplie des cueilleurs-guérisseurs : racines de mûres utilisées comme astringents, canneberges comme stimulants pour le foie et le métabolisme sanguin, et bien d'autres applications confirmées entre autres par la robustesse légendaire, l'endurance physique et la beauté qu'on leur conférait. De nombreuses études archéologiques démontrent qu'on ne trouvait ni déficience osseuse, ni caries, ni tuberculose ou arthrite, pas davantage de typhoïde, d'ulcers et peu de cas de cancers, de défaillances cardiaques ou de maladies mentales chez la majorité des communautés. Les femmes étaient reconnues pour être particulièrement résistantes. Elles pouvaient devenir mères et médecins en même temps, au moment de l'accouchement, sachant passer en quelques heures d'une délivrance rapide et saine, au retour aux activités habituelles. Après l'arrivée de l'homme blanc, les autochtones furent brusquement mis en contact avec de nouveaux modes de vie inappropriés à leur environnement, et exposés à des maladies contre lesquelles ils n'avaient aucune défense immunitaire. Décimés par des siècles de modes de vie étrangers et quasi "contre-nature", ils subirent les maux des sociétés modernes, dont la sédentarisation forcée et l'artificialisation de l'alimentation. C'est ainsi que s'installa par exemple le diabète, qui fait aujourd'hui hélas encore des ravages dans certaines communautés.

Les autochtones pourtant n'étaient jamais en mal de savoir quelle plante était la meilleure, ou à quel moment elle devait être cueillie pour les guérir de certaines maladies. Ils savaient soigner leurs maux physiques, mais aussi intervenir chirurgicalement, donner le jour naturellement avec une dextérité qui surpasse de loin les techniques médicalisées d'aujourd'hui. Elimination des toxines, réparation de fractures, trépanations, plaies et entorses, bains de vapeur, suppression de la douleur, soulagement des congestions et soins internes des organes affaiblis, bien des pratiques transmises de générations en générations.

Soigner était également un art par nature cérémoniel. Les effets spirituels et psychiques des pratiques de la guérison étaient pris en compte, le corps ne pouvant être dissocié de l'esprit. Un équilibre devant toujours être recherché, qui tienne compte des indications de la nature, aucun aléatoire ne pouvait être supposé, l'effet des plantes livrant ses secrets depuis des millénaires, et les générations nouvelles ayant hérité des techniques de survie de leurs prédécesseurs. Les aspirants herboristes héritaient aussi des défis et des responsabilités qu'on attendaient d'eux. Ils avaient à connaître les particularités de nombreuses espèces de plantes, leurs propriétés et leurs usages. Ils connaissaient les limitations de celles-ci, sachant qu'aucune n'a a priori de qualités miraculeuses. Cependant toutes les plantes présentes sur un territoire pouvaient être mises à contribution dans une zone ou un contexte donné. La flore différait d'un endroit à l'autre, mais chacun reconnaissait les ressources disponibles.

En guise de conclusion et non de fin…

Tandis que l'ethnobotanie se distinguait au départ de l'herboristerie traditionnelle autochtone en ce qu'elle induisait un regard extérieur sur des cultures et leurs connaissances, il est temps qu'elle redevienne l'outil de conservation et le vecteur de transmission des savoirs des peuples autochtones, dont la vie et l'expérience, encore profondément tributaires de l'environnement, sont en mesure de nous donner des clefs pour l'avenir et la santé du genre humain.