Territoire Culturel

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Bijouterie botanique

Origine du projet

Pour celui qui analyse toute la variété de plantes, de tiges, de graines, de feuilles, de fleurs et de fruits présents dans notre environnement ici en Matawinie, et qui s'intéresse donc aux matières et aux textures plutôt méconnues et pourtant largement disponibles dans notre forêt, et pour celui qui les observe d'un point de vue artisanal et artistique, il devient peu à peu évident que beaucoup de matériaux peuvent être utilisés dans un domaine encore peu exploré, pour ne pas dire à inventer totalement, la "Bijouterie botanique".

On ne connait guère en effet l'utilisation faite dans les temps anciens des plantes forestières de notre région comme élément de fabrication d'objets ou de tissus, car ces matières, étant périssables, n'ont quasiment pas survécues, contrairement aux objets faits à partir d'os d'animaux, de pierres, de métal, voire de pièces de bois dur. Les végétaux ont une durée de vie la plupart du temps bien plus réduite. Quant aux artefacts tels que les bijoux présents et passés réalisés par les peuples autochtones, force est de constater qu'il sont le plus souvent fabriqués à partir de matériaux durables, le plus souvent d'origine animale (dents, griffes, osselets, aiguilles de porc-épics, etc).

Or, les recherches du CREAF ont pour but, comme on sait, de s'intéresser avant tout aux végétaux délaissés par l'industrie forestière, soit les plantes des sous-bois, les plantes considérées comme des mauvaises herbes après les coupes ou les incendies, les plantes des milieux peu favorables à la croissance des espèces ligneuses (plantes de marais, de terrains rocailleux ou de rivages acquatiques), mais aussi aux déchets et autres résidus de l'exploitation forestière que nous considérons pour notre part comme une richesse sous-évaluée et qui n'a pas encore fait l'objet d'une mise en valeur systématique : branches, branchages, feuillages, écorces d'arbres, de plantes sauvages, racines d'espèces ligneuses et végétales communes.

Lors du premier cycle de création des Collections Thématiques, nous avons commencé à nous apercevoir que beaucoup de ces plantes ou de ces matériaux présentaient des caractéristiques intéressantes pour envisager des expérimentations nouvelles à partir de végétaux connus ou méconnus. La bijouterie botanique est un domaine absolument pas exploré, du moins au Québec, alors qu'il est un peu plus répandu dans certaines régions du monde dont l'habitat naturel est la première source de création mais aussi de développement économique pour des petites industries artisanales fondées sur la mise en valeur de leurs ressources naturelles. Comme le CREAF mène ses recherches dans un souci de transmission éducatif et pédagogique, il nous a semblé opportun de commencer par le commencement... c'est-à-dire de prendre les végétaux que la nature nous offre tout autour, et de les examiner attentivement, de voir ce qu'on pouvait en faire, pour les soumettre à certaines expérimentations, et rechercher toutes les applications nouvelles ou inédites possibles dans un domaine très prometteur.

Le but recherché au départ

L'existence même d'une tradition de "bijouterie botanique" en tant que telle, est en réalité peu connue ; elle mérite donc à nos yeux une exploration plus systématique. Peu de choses ont été tentées, sauf dans certaines régions du Pacifique Sud, en Amérique du Sud et dans certaines parties de l'Afrique; les arbres de la famille des acacias (mesache, mezquite) donnent certains types de résine, de copal notamment, tandis que certains légumineuses tropicales donnent de très grosses graines, très dures, d'une taille de 2 à 3 pouces, plus fortes que l'ivoire, ce qui permet à certains pays de ces régions chaudes de créer de nombreuses sortes de perles végétales à partir de ces graines, et à partir de fruits d'espèces inconnues chez nous, aux noyaux propices à une utilisation en bijouterie.

Mis à part ces exemples, l'utilisation de plantes dans la bijouterie reste encore minimale dans le reste du monde.

Une bijouterie botanique réalisée à partir d'éléments forestiers aurait-elle des chances d'être aussi durable que ce qui peut être fait dans d'autres régions du monde ? C'est le défi qu'a voulu relever CREAF, et auquel nous répondons "oui", pour plusieurs raisons.

Les recherches que nous avons entreprises au cours de l'hiver 2002-2003 (dans le cadre du projet intitulé "La forêt créative" réalisé lors d'u Programme de mise en valeur des ressources du milieu forestier, Forêt-Québec Volet II) ont eu pour but d'explorer le potentiel de nos propres ressources, de faire des expérimentations comparatives sur le plus grand nombre de plantes possibles, de cibler les plantes les plus appropriées à une utilisation en bijouterie, de concevoir et de développer des modèles à titre expérimental, de voir l'ensemble des étapes nécessaires pour leur fabrication en série, pouvant donner lieu à la mise sur pied de nouveaux produits régionaux, donc de nouveaux emplois créés à partir de nos ressources forestières.

Cette diversification dans la mise en valeur des produits de la forêt nous parait essentielle. Elle ouvre tout un nouveau champ d'application dans des domaines jusqu'ici peu explorés, tout autant qu'elle renforce l'innovation, la créativité, et l'originalité de notre identité culturelle régionale.

Orientations des recherches

Quand on parle de bijouterie, et particulièrement de bijouterie botanique, on pense presque toujours d'abord aux perles, aux diverses techniques de perlage. Qu'est-ce qu'un bijou ? Un élément ou un ensemble ornemenal de perles (minérales, animales, végétales, métalliques ou plastiques) enfilées sur un cordon (métallique, en plastique, en cuir, en ficelle ou autre). Quelque soit le format - colliers, pendentifs, broches ou autres accessoires du même type - : ils sont tous constitués d'un ou de plusieurs éléments rattachés à un support enserrant une partie du corps.

Si l'on pense à des plantes, il vient donc à l'esprit de rechercher des plantes "trouées", ou plus exactement creuses. Il en existe plusieurs variétés dans notre forêt boréale, dont nous avons collectées certaines espèces à cette fin : la lactuta canadiensis (opium sauvage), le vinaigrier (sumac), l'aster, l'achillée-millefeuille, la verge d'or et l'osier rouge. D'autres plantes peuvent être percées, sans grande difficulté, mais soit elles avaient disparues (molène, angelica), soit nous avons opté pour ce que la forêt nous fournissait encore ou déjà à l'état naturel.

Ensuite, pour qu'un objet soit durable, il faut évidemment s'attendre à des réactions différentes de la part de ces plantes, une fois cueillies, en terme de dureté, d'esthétique et de durabilité : certaines se détériorent rapidement, d'autres résistent longtemps, certaines enfin sont modifiées selon leur degré de séchage, il faut donc expérimenter. Pour ce qui est de la flexibilité de ces plantes, cela n'a pas été notre préoccupation primordiale cette fois-ci, puisqu'on ne travaille pas en vannerie et que l'on a affaire à des éléments trop petits (segments de branches, de tiges ou d'écorces découpées) qui ne nécessitent pas ce type de manipulation.

Peut-on aussi expérimenter avec des écorces ? Biensûr. Durant nos recherches, ne travaillant volontairement pas avec du bois de troncs d'arbres (on ne coupe pas un arbre juste pour en faire des bijoux ou de petits objets, par contre on récupère les éléments délaissés, tels que les branches, pour en découvrir le potentiel inexploré), nous avons vu que les petites et moyennes branches de nombreuses espèces ligneuses étaient utilisables en bijouterie, et que leur écorce, plus facile à prélever que sur des fûts importants, se prêtait à ces travaux. A chaque fois qu'il nous a été possible, nous avons recherché les matériaux qui se rapprochaient le plus possible de perles à l'état naturel. C'est ainsi que nous avons constaté que presque tous les types de branches d'arbres se prêtent à une utilisation en bijouterie : avec une préférence pour l'écorce de sapin, de frêne, et d'érable.

Cueillette et choix des matériaux

Nous nous sommes tournés vers des plantes qu'on pouvait encore trouver à la fin de l'automne, puisque notre projet a commencé à cette époque. Elles étaient arrivées à pleine maturité à la fin de l'été, et avaient résisté aux premiers froids et gels, signe de bon augure préfigurant a priori leur durabilité probable. Certaines mêmes, telles que l'osier rouge, ont pu être collectées au début de l'hiver, une fois que la végétation plus périssable a eu même disparu, le rouge vif de cette plante devenant alors plus visible au milieu des broussailles en décomposition ou à demi ensevelies sous les premières neiges.

Tant que l'automne a facilité la cueillette, nous nous sommes tout d'abord approvisionnés en verge d'or (solidago canadiensis et en solidago graminifoliae), en lactuta canadiensis (opium sauvage), en vinaigrier (sumac), en aster bleu et blanc, et en achillée-millefeuille, que nous avons commencé à préparer sur place : les plantes ont été choisies en fonction de leur grandeur, de leur épaisseur de tige, et l'on a pu se débarrasser sur le lieu même de leur cueillette des parties inutiles, telles que feuilles et fleurs sèches ou fanées. Mais comme au CREAF on ne gaspille pas ces déchets momentanés, ces éléments ont été recueillis et conservés à part, pour d'autres expérimentations au cours de ce cycle hivernal. 


Pour l'osier rouge, nous nous sommes approvisionnés en sachant que si nous avions à travailler la plante pour en faire des têtes de pipe par exemple, il faudrait descendre plus bas, près des racines, donc que ce ne serait pas possible à prélever en hiver. Nous nous sommes donc munis de quantités suffisantes de la plante entière pour réduire le nombre d'excursions en hiver, même si cela fut parfois encore nécessaire, notamment pour retrouver certaines grosseurs de tige, une fois les premières expérimentations sur l'écorce de la plante ayant épuisées nos stocks.

Quelle que soit la plante choisie, nous avons toujours prélevé des spécimens encore "verts", c'est-à-dire encore vivants, ne présentant pas de signes de flétrissement, de pourrissement ou de sèchage malgré l'état avancé de la saison. Nous les avons prélevés en des lieux différents, pour ne pas épuiser les quantités disponibles (à l'exception de l'osier rouge, si abondant qu'on rend même service parfois aux autres espèces du sous-bois en dégageant certaines aires).

Pour les conifères par contre, pas de difficulté : on a là un immense avantage, c'est que les branches de conifères peuvent être collectées en toute saison, il est même dans ce cas préférable de le faire en hiver, quand les montées de sève sont ralenties. Sans abimer l'arbre le moindrement, on repère d'abord les branches éventuellement nuisibles sur un individu, ou privées de lumière si trop basses par rapport au couvert forestier. Comme on sait que ces branches réclament une dépense d'énergie souvent inutile à l'arbre, ce sont elles qu'on sélectionne en premier lieu. 

Une coupe de celles-ci tout contre le tronc est alors effectuée : nous avons prélevé des branches des principaux conifères de notre région : sapin, épinette, pin blanc, pin rouge, mélèze et cèdre, ainsi que des branches de bouleau blanc et de bouleau noir, dont nous avons ensuite conservé les extrémités (rameaux secondaires). Le frêne étant moins répandu, nous ne l'avons pas retenu. A noter cependant qu'il est très recommandé dans certaines utilisations : les autochtones du continent l'ont maintes fois démontré, puisqu'il est utilisé pour la fabrication de raquettes de neige, de traine-sauvages, de paniers et d'outils.

Séchage des matériaux retenus

Les grandes tiges des plantes une fois sélectionnées une première fois sur place, leurs têtes et parties inutiles ayant été ôtées, nous les avons liées en "bundle", c'est-à-dire en gerbes permettant leur transport.

Une fois entreposées en atelier, nous avons, selon les plantes, disposé à sécher les gerbes telles quelles ou les avons défaites pour mieux étendre les tiges sur des séchoirs faits à partir de mouquitaire tendue sur des cadres de bois. Des espèces comme les asters, l'achillée-millefeuille ou la verge d'or, ont particulièrement besoin de cette étape de sèchage. Tandis que les gerbes de plantes plus dures (vinaigrier, osier rouge, lactuta canadiensis) étaient suspendues à la tête en bas durant plusieurs jours, dans une pièce sombre, les plantes étalées sur les moustiquaires ont eu droit à un traitement un peu plus long, d'une dizaine de jours, pour que l'évaporation de l'humidité soit naturelle, à température ambiante de la pièce.

À titre expérimental, nous avons conservé certains spécimens plus longtemps, au-delà du temps imparti pour cette étape des travaux : sachant qu'on pourrait, le cas échéant, réutiliser la tige devenue plus tard peut-être trop sèche, en la submergeant quelques instants dans de la sève d'épinette ou du vernis naturel : c'est ainsi que l'on peut faire revivre une tige "oubliée" longtemps, et que l'on peut récupérer à peu-près ses propriétés, telles qu'à l'état naturel.

Pour les branches de conifères et de bouleaux, nous les avons simplement entreposées au sec, une fois coupées en branches de 50 cm à un mètre de long. Celles-ci restent encore vertes tout au long du processus, si le délai d'utilisation n'est pas trop long (quelques jours à quelques semaines) : c'est ainsi que nous avons pu le mieux les travailler. A noter : il ne s'agit pas des bramches principales, mais sauf à de rares exceptions, des branches secondaires des branches principales, les secondaires étant plus fines et plus flexibles, et leur diamètre surtout se rapprochant de nos besoins.

Taille des tiges et branches en perlage

A l'aide d'un sécateur ordinaire, on commence par couper les branches ou rameaux à des intervalles d'environ 1 à 3 cm de long, pour en faire des premières "perles" grossières ou des rondelles les plus identiques possibles. Le diamètre des tiges et rameaux retenus ne doit pas excéder1/4 de pouce (1/2 cm, c'est déjà trop pour des utilisations fines, telles que colliers ou bijoux). D'une manière générale, les "perles" taillées à partir de végétaux ne doivent pas excéder ni être inférieures à la grosseur d'un crayon, car il faut encore prévoir d'ôter l'écorce dans la plupart des cas.

Ensuite, si la plante est creuse naturellement, on nettoie l'intérieur du conduit avec de l'air comprimé ou un coton-tige pour ôter les poussières, restes de fibres ou de substances laitières ou collantes que la sève a pu y laisser. On laisse sécher 24 à 48 heures supplémentaires, pour que l'intérieur de la tige soit aussi sec que l'extérieur. Puisqu'on travaille avec des plantes encore fraiches, ou vertes, le processus de séchage doit être le plus simple et le plus naturel possible, sans quoi la plante perd certaines de ses propriétés et peut devenir cassante.

Pour les écorces, nous avons employé un couteau de type exacto-knife (cutter à lame de rasoir) après la coupe au sécateur. L'exacto permet de tailler les morceaux d'écorce retenus à la forme désirée, et de tailler l'épaisseur en biseau, si nécessaire, pour que le produit final ait l'air moins épais, moins lourd à porter. Les différentes écorces offrent un type de résistance assez variable selon le type de bois. Nous les avons tous expérimentés, comme on peut voir sur les photos, mais n'avons à la fin retenu qu'une seule sorte d'écorce, celle-ci nous paraissant donner les plus beaux résultats comme ornements : il s'agit de l'écorce de sapin.

Détail de l'expérimentation à partir des branches d'arbres

Nous avons testé la malléabilité des six espèces suivantes en vue de d'obtenir des "perles" de bois : pin rouge, pin blanc, épinette, cèdre, bouleau blanc, bouleau noir.

- Pin rouge versus Pin blanc : une fois les échantillons taillés en rondelles et en segments d'1 à 3 cm de longueur, on peut voir que l'écorce de Pin rouge est très différente de celle du Pin blanc. L'écorce de Pin rouge a d'abord, comme son nom l'indique, une couleur rouge mêlée de bleuté. Bien que cette couleur soit très attrayante, cette écorce est beaucoup plus écailleuse ; il sera donc difficile à travailler avec elle, et il faudra l'ôter.

- L'écorce de Pin blanc, d'un gris foncé, ressemble au contraire à de la peau d'un vieillard éléphant, elle comporte beaucoup de rides dans le sens de la longueur. Tant le Pin rouge que le Pin blanc se coupent très facilement au sécateur : on voit que la coupe est nette, propre, qu'elle ne laisse pas de fentes ou d'échardes apparentes. On pourra donc polir ou utiliser les segments en l'état, sans nécessairement retirer l'écorce pour ce qui est du Pin blanc.

- Epinette : la qualité des branches d'épinette s'est avérée très bonne dès le départ. A la différence des deux sortes de pins mentionnés auparavant, l'écorce de l'épinette s'enlève très facilement, presque à la main, après une courte entaille dans le sens de la longueur. Aussitôt fait, l'écorce glisse comme une gaine, libérant l'intérieur de la branche d'un blanc-jaune pâle semblable à l'intérieur des branches de pin. On peut la remettre et la faire glisser, jouant ainsi des effets "in" et "out" du contraste entre les deux matières intérieures et extérieures. De plus, nous avons remarqué que ce type de branches était très facile à fendre en deux, dans le sens de la longueur : on arrive ainsi à des segments plats sur leur face intérieure, et arrondis sur la face extérieure. Cela donne de nouvelles possibilités quant aux formes de perles possibles.

- Cèdre : les branches de cèdres sont parmi nos préférées au CREAF. Il est très facile d'ôter l'écorce, le bois est très lisse et brillant, d'un "blanc" caractéristique des cèdres du nord-est de notre continent. La matière est malléable, mais très résistante en même temps. Elle n'est pas aussi dure que le bois d'érable ou de bouleau, mais elle dure plus longtemps. De plus, elle est imputrescible et imperméable, dégageant une senteur que les insectes haïssent. Les segments de cèdre sont donc des insecticides naturels, tout comme son feuillage, son écorce extérieure et intérieure. Avec les branches de cèdre, on fait surtout des rondelles, utilisées pour fabriquer des boucles d'oreilles et des pendentifs.

- Bouleau noir et bouleau blanc : ces deux arbres ont à peu près les mêmes caractéristiques, et selon nos tests, les mêmes applications possibles en bijouterie botanique. On voit tout de suite la différence entre le bois de ces branches et celui des épinettes par exemple. En effet, il s'avère beaucoup plus lourd, dur et dense ; ici un canif n'est pas assez fort pour le tailler. L'écorce, elle, peut être conservée, même si l'on note de petites aspérités formant comme des grains sur une peau. Pour percer les branches de bouleau, c'est également un peu plus difficile : au lieu de se contenter d'une vrille à main, nous avons utilisé d'abord une perçeuse sans fil, puis une perçeuse à colonne, tandis que les segments étaient cette fois retenus par des pinces, en raison des dangers de glissement des outils électriques appliqués sur de si petits morceaux.

- Conclusion : les branches retenues se sont avérées de bonne qualité d'ensemble, avec une préférence quant à leurs possibilités d'utilisation, que nous évaluons ainsi : le bois de Pin blanc est le meilleur, suivi du pin rouge, puis de l'épinette. Celui du cèdre est plus restreint, mais de bonne qualité, tandis que le bois de bouleau se place parmi les plus solides. Nous avons constaté à l'issue de nos travaux que le bois de Pin blanc était le plus huileux dans la partie entre l'écorce et la branche, et que la petite gaine glissante comme une chaussette offrait bien des possibilités. Nous avons également découvert que ce sont souvent les formes elles-mêmes de branches, au hasard de leurs particularités, qui pouvaient nous donner des modèles différents : par exemple, les rameaux en forme de fourche sont excellents pour faire des pendentifs ; d'autres éléments peuvent être incorporés à partir de ces supports. Enfin, nous nous sommes aperçus, après divers essais, que ces "perles" doivent toujours être travaillées à sec, même au moment de les percer. Sinon, elles se déforment par la suite : les morceaux étant de petite taille, il importe d'avoir des perles qui garderont la taille et la forme voulue.

Détail de l'expérimentation à partir des plantes

Avec des matières végétales non ligneuses, l'approche est toute autre, même si le principe reste le même : sélectionner des longueurs et des diamètres voulus et les tailler au sécateur, puis les évider, les sécher et les retailler au besoin avec un exacto. Ici, les plantes nous ont donné des résultats très différents, selon qu'elles se rapprochaient ou non, en consistance, de la matière ligneuse précédemment employée. Nous commencerons ici notre analyse par les espèces les plus dures.


- Osier rouge : de toutes les plantes que nous avons sélectionnées, c'est la plus forte et la plus belle à travailler. A la fois très dur et résistant, flexible et d'une couleur exceptionnelle (rouge dense sombre pouvant aller jusqu'au vert ou au violet), muni de sortes de petits onglets qui ressemblent à des griffes le long de ses tiges (bourgeons en voie d'éclosion), l'osier rouge est à l'état brut une espèce intriguante et multifonctionnelle, qui s'avère entre autre excellente pour la bijouterie. La tige d'osier rouge ferait presque plus penser à une espèce ligneuse qu'herbacée. Les autochtones d'autrefois l'utilisaient déjà, ayant remarqué qu'il est naturellement troué, donc d'un usage très pratique. Autre avantage : son écorce d'une couleur attrayante conserve toujours une apparence brillante, comme si elle était recouverte de vernis. Ce n'est que quand elle vieillit, qu'elle commence à se rider mais sans perdre de sa brillance. Dans les temps anciens, l'osier rouge était utilisé pour faire des calumets et des pipes, mais son utilisation en bijouterie est très vraisemblablement explorée pour la première fois par le CREAF.

- Vinaigrier (sumac) : qui parle d'osier rouge parle presque automatiquement de vinaigrier en même temps. Ces deux plantes ont beaucoup de choses en commun : comme l'osier, le vinaigrier est creux naturellement, il se coupe au couteau avec un minimum d'efforts, et ses couleurs d'écorces varient d'un très beau jaune à l'orangé, en passant par toute une gamme de verts. Cela, on s'en rend compte en travaillant la tige au canif, révélant peu à peu la superposition des différentes couleurs d'écorce (du vert au rouge) à l'intérieur d'un même segment. Dans le cas du vinaigrier, nous nous sommes aperçus qu'il faut toujours prendre les tiges les plus épaisses : dans le cas de cette plante, ce sont indéniablement les plus belles, et aussi les plus propices à un travail en bijouterie, en raison de leur solidité et du grand nombre de couleurs des écorces superposées.

- Lactuta canadiensis (opium sauvage) : la lactuta a l'avantage elle aussi d'être naturellement trouée. Par contre, elle est moins résistante que les plantes mentionnées ci-dessus, environ 10 % de moins que l'osier rouge, surtout dans le cas d'une utilisation intensive. Le problème principal que nous avons rencontré est que cette plante, n'étant pas très résistante, se casse facilement et se fend également de façon imprévisible. Par contre, sa tige est très belle, d'une couleur délavée et dégradée qui mêle le rouge au jaune, comme si elle avait été peinte à l'aquarelle, tandis que l'intérieur de sa tige ressemble beaucoup à l'intérieur d'un roseau sec. Nous lui avons trouvé, au cours de nos expérimentations, d'autres utilisations, comme celle de la sarcabane, du pulvérisateur à air pour la peinture (on souffle dans le tube creux, en le dirigeant vers la toile ou le mur, pour projeter les pigments), et elle peut servir de porte-pinceau ou de porte-mine. Lorsqu'on commence à la tailler encore fraiche, on remarque qu'il s'en échappe une sorte de lait, qui était utilisé autrefois par les soldats blessés durant les guerres, en raison de son pouvoir analgésique. Certaines études lui confèrent aussi un pouvoir hallucinogène, inférieur à 50 % à celui de l'opium oriental. En réalité, cette plante de la famille des laitues n'a rien à voir avec son homonyme illicite, de la famille des opiacées. Elle a pour nous un tout autre intérêt : c'est la plus creuse de toutes les plantes que nous avons expérimentées ; elle permet en effet facilement le passage d'un cordon plus large, donc par exemple, ce qui donne de très beau résultats, d'un lacet de cuir entre les segments. Enfin, c'est une tige qui a l'avantage de pouvoir être vernie, ce qui la durçit et compense sa faiblesse initiale. Ainsi, bien qu'a priori plus fragile au départ, elle offre toutes sortes de possibilités qui se sont révélées très utiles.

- Aster, Verge d'or, Achillée-millefeuille : dans cette catégorie, nous avons regroupé ces trois plantes, qui ont révélé avoir essentiellement les mêmes qualités et défauts, quant aux utilisations que nous avons voulu en faire. La verge d'or (solidago de type graminifoliae) devient plus brune que verdâtre, et les contrastes ne deviennent intéressants que si ces plantes sont rapprochées. Les petites tiges de l'achillée gardent, quant à elles, cette sorte de petite peluche gris-verdâtre qu'on trouve autour des noeuds. Elle est moins facile à utiliser, car elle conserve toujours cette sorte de poussière qui la caractérise. Elle et l'aster sont cependant faciles à percer, dans le sens de la longueur, cette fois à l'aide d'une aiguille qui peut faire passer un fil. Leur coeur est un peu comme celui des roseaux, c'est-à-dire spongieux. Nous en sommes arrivés à la conclusion que ces trois plantes ne se prêtaient pas vraiment à une utilisation en bijouterie botanique. S'il fallait établir une hiérarchie entre toutes les plantes que nous avons explorées, on recommanderait d'abord l'osier rouge, puis le vinaigrier, puis la lactuta, enfin la verge d'or, l'aster et l'achillée.

Détail de l'expérimentation à partir des écorces

Il nous restait à voir ce que l'on pouvait tenter à partir des écorces des branches des arbres retenus. Les écorces d'érable, d'épinette, de pin et de sapin se sont avérées les plus intéressantes pour la bijouterie. Tandis que l'écorce de bouleau a été tout de suite écartée (mais non les segments intérieurs, comme on a pu le voir précédemment), en raison de la nature totalement différente de sa texture, et aussi parce qu'elle se défait en lambeaux horizontaux, contrairement aux autres écorces qui se défont verticalement, nous avons écarté l'idée de tenter de faire des bijoux avec du bouleau : les lamelles d'écorce sont bien trop fines, déchirables en fines lamelles comme du papier-bible. Cette texture proche du papier appelle par conséquent d'autres usages.

Des différents conifères expérimentés, notre préférence est allée, après quelques essais, sans hésiter à l'écorce de sapin. Celle-ci donne de très bon résultats, notamment pour sa facilité de taille, les formes sculptées qu'il est possible d'en tirer, et parce qu'elle se révèle dure mais pas trop, très durable et pas trop résineuse. La croûte forme une matière rugueuse mais sans aspérités qui est très agréable au toucher. Elle dégage une senteur très apréciable quand on en porte des segments près des mains ou du visage. L'un de nos colliers en écorce de sapin (cf. photo), porté par un membre du CREAF, a même suscité la surprise de voyageurs dans le métro de Montréal, agréablement étonnés par la senteur d'un objet aussi insolite que beau !

Enfin, nous avons remarqué également que cette écorce se cristallise très bien avec le temps. Peu à peu, son vernis parfumé semble s'intégrer de plus en plus à la croûte, et en sèchant (processus qui peut durer des mois encore), l'écorce finira par devenir de plus en plus suave au toucher. C'est une particularité que n'ont pas les autres matériaux que nous avons expérimentés : celle de vieillir nettement mieux que les autres, et de s'améliorer avec l'âge. Un collier en écorce de sapin , tel que mis au point par le CREAF, sera donc en quelque sorte une valeur sûre pour l'avenir : gageons que les personnes qui le porteront ne feront que l'apprécier davantage au fur et à mesure des années.

Expérimentations à partir de cônes de conifères

Malgré un manque de temps pour poursuivre cette recherche, nous n'avons pas voulu refermer ce premier chapitre d'expérimentations en bijouterie botanique sans voir ce que nous pouvions faire à partir de "cocottes" de conifères.

Il existe tant de variétés de cônes que l'exploration ne fait que commencer ; dores et déjà nous avons remarqué trois types d'utilisations possibles : en premier lieu, l'utilisation possible d'un cône entier comme pendentif ou boucle d'oreille, ou encore comme détail d'un collier comportant d'autres éléments. En deuxième lieu, l'utilisation de très petites cocottes de mélèze qui malgré leur fragilité, peuvent être vernies et donc devenir résistantes : elles sont très esthétiques et pour l'instant, nous les avons expérimentées dans un autre domaine, comme ornementation sur de très petits objets décoratifs en forme de paquets-cadeaux miniatures (cf. rubrique " Objets divers" présentée plus loin). Enfin, une utilisation plus subtile consiste à travailler chaque écaille de cône séparemment, comme autant de perles pouvant être percées et reliées par un fil. C'est le cas pour les cônes les plus grands et dont les écailles s'ouvrent mieux. On peut en faire toutes sortes de colliers, mais l'opération est plus longue et nous nécessitons plus de temps pour l'entreprendre une prochaine fois.

Expérimentations à partir de fruits sauvages

Enfin, les fruits de nos forêts donnent aussi des possibilités qu'il ne nous a pas été possible d'expérimenter aussi longuement que nous l'aurions voulu, étant donné l'époque avancée de l'année. Cependant, nous avons travaillé à partir de ce que nous avons trouvé à la fin de l'automne, soit des baies d'aubépines sauvages, et des rosiers sauvages. Ces baies nous ont donné des perles naturelles, d'un rouge brillant un peu vieilli, qui confère un caractère tout à fait remarquable au long chapelet de perles que nous avons pu confectionner.

Les baies se perçent à l'aide d'une aiguille épaisse, comme pour la broderie. Elles sèchent une fois le fil passé, et les "perles" enfilées, en se ratatinant un peu mais sans perdre leur forme. Pas besoin de les tailler cette fois, elles ont la forme idéale un peu ovale aux extrémités qui fait la caractéristique des colliers de pierres semi-précieuses telle qu'on en porte dans de nombreux pays d'Afrique, d'Amérique latine ou comme on en portait en Europe dans les années trente. Une multitude de formes et de styles reste à inventer. Le CREAF poursuivra ses recherches aussitôt la belle saison revenue, car il n'est pas possible de passer à côté d'une telle richesse de formes et de couleurs, parmi les fruits à noyaux durs ou charnus comme des drupes, qui ont l'avantage de bien vieillir, de bien se conserver, simplement séchés.

Expérimentations à partir d'argiles végétales

Parallèlement à nos travaux en bijouterie botanique, nous avons élaboré plusieurs sortes d'argiles végétales (voir rubrique "argiles végétales" dans les Collections Thématiques, qui nous ont permis d'ouvrir une autre gamme de possibilités, en créant des perles végétales. Celles-ci, réalisées avec différents types de plantes séchées, ont été travaillées lorsque la pâte était encore souple, pour former diverses sortes de perles, aux textures et aux formes variées. Nous avons ainsi obtenu des colliers faits à base d'immortelles, de quenouilles, de cèdre, mais aussi à bases de pâtes incorporant des pétales de fleurs.

Avec les doigts, on prélève une petite quantité d'argile végétal qu'on façonne en forme de carré, de boule, de cylindre ou de cône, et qu'on perce ensuite à l'aide d'une aiguille, tant côté recto que côté verso, avant de les disposer à sécher durant quelques jours. Une fois les perles séchées, on peut alors les enfiler sur un cordon ou un lacet de son choix. Nous en présentons ici quelques échantillons. Ces perles peuvent également être peintes ou vernies, pour en renforcer la solidité. Ou encore être portées telles quelles, ce qui est des plus agréable, puisqu'elles dégagent un parfum naturel qui provient directement de la plante utilisée.

Conclusion

Un terrain immense à explorer s'est ouvert devant nous à l'occasion de ces premières expérimentations, durant l'espace d'une saison. La bijouterie botanique est un domaine tout nouveau que le CREAF a l'intention de développer pour mettre en valeur toutes les richesses encore méconnues des plantes de nos forêts. Il est relativement facile à aborder, une fois que l'on en expérimente les principes de base. Nous pensons qu'il peut faire vivre plusieurs familles ou petites coopératives artisanales, chacune pouvant se spécialiser sur un aspect, tant les possibilités se sont avérées diversifiées. 

Bien que la richesse des matériaux soit moindre dans notre forêt boréale que dans certains pays tropicaux, à la végétation plus luxuriante et extravagante, nos ressources naturelles ont l'avantage d'être résistantes, durables, à l'épreuve pour la plupart des rigueurs extrèmes de nos climats. 

Dès à présent, le CREAF envisage de passer à une prochaine étape, en développant de nouvelles recherches et produits inédits à partir de baies sauvages, de rosacées, et même d'épines.